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L'anatife et le pouce-pied



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SHOM




Une colonie de 11 jeunes anatifes à flotteur de l'espèce Dosima fascicularis
fixés à un support flottant jaune qu'ils ont eux-mêmes secrété.
On n'est jamais aussi bien servi que par soi-même !


  L'anatife et le pouce-pied sont d'étranges animaux que l'on rencontre parfois en Bretagne, le premier parmi la laisse de mer, c'est-à-dire les dépôts de goémon et de débris marins laissés par les vagues sur les plages, et le second plutôt chez le poissonnier.


Malgré la présence d'une coquille, tous deux sont des crustacés vivant en colonies qui peuvent regrouper des milliers d'individus. L'anatife vit au large, suspendu à un objet flottant: bouée, coque de bateau, bidon de plastique, tronc d'arbre, algue d'épave ou simple bout de bois. C'est pourquoi il est parfois déposé sur la grève par les vagues. Une seule espèce, Dosima fascicularis, photo ci-dessus, produit elle-même son flotteur. L'anatife est un nomade pélagique porté par les courants.
Le pouce-pied vit définitivement fixé à un rocher battu par les flots 1.  Son support peut être un écueil en mer, une roche parfois émergée ou le pied d'une falaise. L'animal est donc sédentaire et c'est pourquoi on peut le rechercher lors des grandes marées car il est comestible. Mais attention, sa pêche est règlementée.


L'anatife ( Lepas -ou Anatifa- anatifera )



Ce curieux crustacé dont il existe une quantité d'espèces différentes est composé de deux parties :

- une tête protégée par des plaques calcaires blanches soudées entre elles ( 5 au maximum ). C'est le capitulum.
- un pédoncule charnu pouvant atteindre jusqu'à 90 cm, fixé à l'objet flottant qui lui sert de support.


Groupe d'anatifes fixés sur la coque du kayak de mer du navigateur polonais Alexandre Doba
lors de son arrivée au Conquet le 3-9-2017 après sa traversée de l'Atlantique 2
© Photo YL


Dans l'eau, le capitulum s'entrouvre pour laisser sortir une paire de soies noires appelées cirres qui se déploient en éventail et balaient constamment l'environnement afin de capturer le plancton en suspension. C'est ainsi que l'animal se nourrit. Les cirres sont rétractables. L'eau qui pénètre dans le capitulum baigne aussi ses branchies ce qui lui permet d'être oxygéné.

Médiocre comestible, l'anatife n'est ni pêché ni commercialisé.

Un serpent de mer au Conquet !


Cette colonie d'anatifes s'est fixée sur un tronc de palmier que la mer a déposé
sur la plage de Portez au pied du siège du Parc naturel marin d'Iroise



Des milliers de petits crustacés qui ont probablement traversé l'Atlantique
sont suspendus à cette épave



Ils appartiennent tous à l'espèce Lepas anatifera.
Un individu plus jeune est collé sur le pédoncule d'un adulte



Quand les places sont chères, on se fixe carrément les uns sur les autres
© Photos : YL 7 février 2020



Le pouce-pied ( Pollicipes pollicipes )


Groupe de pouces-pieds fixés sur un rocher
© Photo Sébastien Brégeon / Agence des aires marines protégées





© Photo Frédéric André / DORIS


On l'écrit parfois «pousse-pied», mais ce mot est aussi employé pour désigner une sorte de traîneau que l'on pousse sur la vase. Il est donc préférable de l'écrire pouce-pied, nom provenant de la lointaine ressemblance de l'animal avec l'extrémité d'un orteil.
Son nom scientifique vient du latin pollex, pouce, et pes, pied.
Comme l'anatife, il est composé d'un pédoncule et d'un capitulum. Mais son pédoncule, court, épais et charnu est de couleur presque noire avec une base souvent rougeâtre.
Son capitulum est garni de 5 plaques ovales blanchâtres auxquelles s'ajoutent au moins 8 autres plaques beaucoup plus petites, séparées par un tégument de couleur noire.
Le capitulum est bordé de rouge.
D'une saveur très iodée, la chair du pédoncule est comestible, surtout appréciée au Portugal et en Espagne. Mais le pouce-pied a été tellement pêché que l'on craint sa disparition. Sa pêche n'est autorisée en mer d'Iroise qu'au cours de deux périodes dans l'année: du 16 janvier au 14 mars, et du 16 septembre au 14 novembre. Les prises sont limitées à 3 kg par personne et par jour.


Une classification laborieuse

  A cause de leurs plaques blanches ressemblant à des coquilles, on a longtemps pris les anatifes pour des coquillages. Au moyen âge, on a même cru que ces animaux, dont les plaques ont un peu la forme d'un bec, étaient des œufs de canard sauvage ou d'une espèce d'oie, la bernache cravant ! Du reste le nom même d'anatife vient du latin anas, anatis : canard. Anatife, abréviation de anatifère = qui produit des canards. Les Anglais l'appellent « barnacle » ( bernache ) et les Allemands « Entenmuschel » ( moule de canard ). Ces appellations, farfelues à l'origine, sont passées aujourd'hui dans le langage courant.
Les pouces-pieds, au capitulum plus compliqué n'ont pas connu cette confusion.
Tous ces animaux à carapace calcaire diffèrent des crevettes, crabes, langoustes etc... dont la carapace est formée de chitine. La présence de leurs cirres les fait classer parmi les cirripèdes qui rassemblent d'autres espèces marines comme les balanes que l'on trouve communément sur les rochers du littoral. Il a fallu attendre le XIXe siècle pour que les études des biologistes sur les larves des cirripèdes mettent en évidence leur appartenance aux arthropodes crustacés.
Il n'en demeure pas moins qu'ils intriguent toujours le promeneur par leur apparence peu banale. Une raison supplémentaire pour les respecter.


Colonie de pouces-pieds au bas d'une falaise
© Photo Laurie Commenge / Agence des aires marines protégées


Une prolifération prévisible

  Dépendant totalement d'objets flottants de toutes sortes auxquels ils s'accrochent, les anatifes ont un brillant avenir. En effet, nous ne cessons pas de faire parvenir à la mer une quantité considérable de déchets. Les plus petits, moins de 5mm, s'amassent au milieu des océans pour former ce que certains appellent déjà des gyres ou continents de plastique. Leur taille est trop minuscule pour que les larves d'anatifes puissent s'y accrocher. Mais les objets flottants plus imposants constituent des supports favorables à leur fixation. On peut donc déjà prévoir que les différentes espèces d'anatifes vont connaître une expansion considérable.
Quelles en seront les conséquences ? Ce que l'on sait aujourd'hui, c'est que, comme chez les poissons, leur organisme contient déjà beaucoup de microplastiques. Et que ceux-ci seront absorbés par leurs prédateurs, goélands ou tortues marines, et par tous les nécrophages des abysses. Inéluctablement, de prédateurs en prédateurs de prédateurs, ces microplastiques vont s'accumuler dans les organismes et finir dans celui du super-prédateur qu'est l'homme.

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-1- Les études concernant cette petite faune marine n'en sont qu'à leurs balbutiements. Elles sont souvent très prometteuses en des domaines insoupçonnés. Par exemple, l'adhérence exceptionnelle des cirripèdes à leur support peut orienter les recherches des fabricants de colles vers des adhésifs organiques particulièrement résistants. D'autres animaux marins comme les holothuries ( concombres de mer ) fabriquent, pour se déplacer, un dissolvant instantané de leur ciment qui peut intéresser les fabricants d'antifouling pour les navires. Paradoxalement, on constate que l'homme est responsable d'une rapide disparition d'un grand nombre d'espèces marines non encore étudiées. Cherchez l'erreur...

-2- La photo montre plusieurs espèces distinctes :
  - Lepas anatifera : Ce sont les individus dont le capitulum est formé de plaques blanches bordées de jaune orangé. Leur pédoncule noir peut atteindre 7 à 8cm, plus court et translucide chez les jeunes. Les cirres sont presque noirs. Cette espèce est commune.
  - Lepas pectinata : Le capitulum est plus petit. les cirres sont clairs.
 - Conchoderma auritum : Leurs plaques calcaires sont minuscules, logées dans un capitulum qui semble n'être qu'un renflement du pédoncule. Cette espèce du grand large se fixe souvent sur les baleines.

Merci à l'équipe du Parc naturel marin d'Iroise et à Frédéric André de l'association DORIS qui ont bien voulu fournir la documentation nécessaire, effectuer les identifications et contrôler ce texte.

Yannick Loukianoff


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EN SAVOIR PLUS



Voir sur Internet la page suivante de ZOOM-NATURE :
Anatifes : experts en dérive




Riou Y. et Giraudon D., 2013, ed.Yoran Embanner, 272p.


Hayward P. et Nelson-Smith T., 2014, ed. Delachaux & Niestlé, 351p.



Loyer B., 1995, Collection Nathan Nature, ed. Nathan, 160p.

Un site internet:
L'adresse incontournable pour toute documentation de qualité
concernant la flore et la faune des océans et des eaux douces:
DORIS



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